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La leçon de Benghazi

Publié le 13 septembre 2012

Christofer Stevens (en image), mort à Benghazi un 11 septembre pour avoir cru pouvoir manipuler indéfiniment les radicaux islamistes (comme en Syrie)

Ce n’est sûrement pas très original de l’écrire, mais les événements de Benghazi ont une puissante charge symbolique, voire morale. Essayons de faire simple sans faire superficiel. Depuis l’invasion soviétique de l’Afghanistan, les États-Unis ont joué la carte tactique de l’Islam révolutionnaire ou politique. Après tout, ils s’appuyaient déjà depuis fort longtemps sur les monarchies wahhabites du Golfe, qui constituaient au fond avec Israël leur mâchoire au Proche-Orient, dans un premier temps pour surveiller contenir les régimes arabes « progressistes » et prosoviétiques, et puis plus tard l’Iran révolutionnaire chiite.

Si ça marche avec Addallah et Erdogan…

La vague des printemps arabes a obligé les Américains à abandonner leurs vieux obligés comme Moubarak et Ben Ali et à changer de monture en vitesse, au moins en Égypte, en tentant d’apprivoiser les Frères musulmans. Après tout, les stratèges du Pentagone et du Département d’État avaient sous les yeux depuis quelques années l’exemple turc où les islamistes « modérés » d’Erdogan continuaient à se montrer les meilleurs amis de Washington et de l’OTAN. Les Israéliens n’avaient-ils pas montré la voie eux aussi en encourageant discrètement le Hamas contre le Fatah ?

Alors pourquoi, en effet, ne pas essayer de s’appuyer sur la force montante du monde arabo-musulman, cet Islam politique conservateur présent et conquérant, non seulement en Turquie, en Égypte, au Maroc, en Tunisie, mais aussi en Jordanie, dans toute la péninsule arabique ?

La subversion de la Libye de Kadhafi a vu la concrétisation violente de cette stratégie de l’Empire : mettre les islamistes au pouvoir pour mieux les domestiquer, se constituer de nouveaux alliés, de nouvelles clientèles. Et par la même occasion mettre les chiites sous influence iranienne au ban du monde musulman, empêcher tout rayonnement de cet islamisme-là ouvertement anti-américain et antisioniste, contrairement à sa version sunnite. On sait que ce sont les mêmes préoccupations géostratégiques américaines qui sont à l’origine du plus gros des malheurs actuels de la Syrie.

C’était finement – et cyniquement – joué de la part d’une puissance qui s’était érigée depuis le 11 septembre en chef de croisade anti-terroriste. Mais c’était aussi jouer serré, très serré. Car la frontière entre l’Islam politique plus ou moins modéré à la Frères musulmans et le salafisme-djihadiste à la al-Qaïda est floue, poreuse, dans les sociétés arabes sinon dans leurs états-majors politiques.

On a écrit ici que l’Islam politique avait sa légitimité, en tant que populisme dirigé contre les élites corrompues et l’arrogance et l’injustice des puissances occidentales. Le malheur est que cette protestation a été « achetée » bien souvent par l’or du Golfe et de Washington. Et gangrénée par le wahhabisme, le salafisme, le djihadisme

Et il n’a pas fallu attendre longtemps pour voir, selon une loi historique souvent observée, les premiers révolutionnaires confrontés à la surenchère de plus révolutionnaires qu’eux : en Égypte, en Tunisie mais aussi en Syrie, les islamistes classiques faire face à des dissidences salafistes, violentes et influentes. Un homme comme Mohamed Morsi est directement confronté aujourd’hui à ce défi.

Les limites du cynisme géostratégique

Revenons à la Libye, puisqu’elle fait l’actualité, et quelle actualité : avec l’inconséquence qu’ils maquillent en grande politique impériale, les Américains ont ouvert la boîte de Pandore djihadiste en renversant par obsession symbolique un Kadhafi qui ne les menaçait plus guère. Ils ont oublié que le cynisme a ses limites en géopolitique : les forces qu’ils ont déchaînées ou encouragées dans l’arc arabo-musulman sont fondamentalement hostiles à tout ce qu’ils représentent.

L’affaire de ce film satirique sur et contre Mahomet est tellement caricaturale qu’on se demanderait presque – mais nous ne sommes pas conspirationnistes – s’il ne s’agit pas d’une provocation concoctée dans on ne sait quel laboratoire de la CIA – on ne sait à quelles fins : un film dépeignant le Prophète comme un homosexuel libertin concocté par un réalisateur juif israélo-américain, c’est quand même plus « costaud » que les caricatures danoises ou même les « versets sataniques » de Salman Rushdie.

C’est que, malgré leurs alliances de revers et de circonstance, les États-Unis demeurent, par leur licence culturelle et leur sionisme politique, leur impérialisme sanglant aussi dont l’Irak et l’Afghanistan ont fait les frais, le Grand Satan de tous les radicaux islamistes et aussi de pas mal de musulmans « lambda ».

L’ambassadeur américain en Libye et trois ou quatre autres de ses compatriotes sont morts pour avoir oublié ou feint d’oublier ces incontournables contradictions. La morale se venge parfois du cynisme.

Des contradictions qui se retrouvent, avec quelle force, en Syrie : dénoncer al-Qaïda tout en appuyant l’ASL, ça aussi c’est jouer serré, tellement serré que ça peut devenir intenable. On peut toutefois envisager que Washington – et ses suiveurs européens – soient de plus en plus tentés de lever le pied dans leur aide aux barbus de toutes obédiences qui sévissent au pays de Bachar. Parce qu’entre l’Égypte instable et tentée par le radicalisme, la Libye chaotique, la Jordanie coincée entre l’islamisme et l’alliance israélienne, l’ami israélien commence à avoir chaud. Et ne parlons pas du Yémen rongé par al-Qaïda, et de la Tunisie où les salafistes sont des plus offensifs. Et du baril de poudre bahreini, et, et, et…

Dans une allocution diffusée aujourd’hui Obama a rendu hommage à son diplomate mort qui s’était tellement investi pour la cause de la « liberté » libyenne. En attendant, son pays est plus détesté que jamais dans ce monde musulman qu’il croyait apprivoiser et instrumentaliser au gré de ses combinazione stratégiques. Le printemps arabe a définitivement échappé à l’Occident, un 11 septembre…

Par Louis Denghien

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